Aller au contenu principal
Arthur Cravan et Jack Johnson : deux fugitifs inspirés ?

Arthur Cravan et Jack Johnson : deux fugitifs inspirés ?

La chronique de Jean Rouzaud.

Par Jean Rouzaud

La bande dessinée se ré-intéresse à Arthur Cravan, aventurier affabulateur des années 1910, notamment pour le premier Happening Dadaïste (organisé par Duchamp et Picabia à Barcelone en 1916) sous forme d’un vrai-faux combat de boxe, avec le champion du monde des poids lourds, l’afro-américain Jack Arthur Johnson.

Vrai-faux combat de boxe et Reine d'Angleterre

Arthur Cravan, de son vrai nom Fabian Avenarius Lloyd (1887-1918) était neveu (par alliance) d’Oscar Wilde et son grand-père avait été conseiller de la Reine d’Angleterre… Petit tremplin.

Avec ses deux mètres de haut et son culot de faux aristo, il fit sensation à Paris en insultant auteurs et artistes, en déclenchant bagarres et scandales partout où il allait…

Se prétendant boxeur, sportif et prêt à tout, il croisa dans un bal parisien le vrai champion du monde poids lourds Jack Arthur Johnson (qui avait beaucoup subi aux USA pour devenir numéro un, la catégorie poids lourds étant interdite aux noirs à l’époque !) 

Grégoire Carlé et Nine Antico

Comme Cravan, Johnson est un géant, fêtard et provocateur, riche et célèbre, entouré de femmes blanches, fonçant en bolide de Palaces en Cabarets. Il se donne même en spectacle au music hall !

C’est le chassé croisé tragique de ces deux personnages, finalement poursuivis pour désertion devant la mondialisation de la guerre de 1914-1918 (et Johnson pour avoir épousé une femme blanche en Amérique).

Le combat de Barcelone, considéré par les Dadaïstes comme le premier happening (ou performance artistique). Les deux Arthur scandaleux et un Cravan incapable de rendre le moindre coup au vrai champion, font tourner le spectacle à une arnaque, mais qui renfloue un peu Johnson.

La scénariste Nine Antico a choisi un mode décousu, elliptique ou le récit se déroule par scènes : symboliques, poétiques ou violentes, comme la dérive parallèle de deux anti-héros dans une sorte de rêve anarchique.

Dupuis et la « nouvelle BD »

Le dessinateur Grégoire Carlé lui, s’est orienté vers un noir et blanc expressionniste, déformé et tachiste, qui ne manque pas d’élégance et d’émotion, pour illustrer la chute des deux géants, traqués par la société (style évoquant celui de Jose Munoz, le grand dessinateur argentin).

Grégoire Carlé et Nine Antico

Quand à l’éditeur Dupuis, il perpétue cette « nouvelle BD », réussie par Catel et José Louis Bocquet chez Casterman, avec Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges puis Joséphine Baker : la BD culturelle, historique, résolvant en même temps le délicat problème de scénario, et celui de réhabilitation de la BD commerciale…

Depuis, à peu près tous les artistes et écrivains illustrables sont passés à cette formule de néo-BD, hésitante, car entre deux genres, ne pouvant offrir que de plus ou moins bonnes évocations illustrées, condamnées à survoler des histoires complexes.

Les réalités et drames dans le monde de l’Art et de la création étant si enchevêtrés, qu’il faudrait des centaines de pages pour débrouiller tous les paradoxes et contradictions d’un genre incernable.

Les aventures de l’esprit ne sont pas celles de Tintin.

Il était 2 fois Arthur. Par Grégoire Carlé et Nine Antico. Éditions Dupuis. Collection Air Libre. 180 pages. 29 euros. Album grand format luxe cartonné. Avec historique illustré à la fin.

Arthur Cravan et Jack Johnson : deux fugitifs inspirés ?

Visuel © Grégoire Carlé et Nine Antico