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Cannes 2018 : this is provocation

Cannes 2018 : this is provocation

Cannes sans film provoc’ ce n’est jamais totalement Cannes.

Par Alex Masson

Et soudain le festival de Cannes fit entrer en piste les agitateurs avec un sacré trio : coup sur coup, Gaspar Noé, Spike Lee et Lars Von Trier viennent dévoiler leurs nouveaux opus. On n’aurait pas rêvé mieux comme sainte trinité pour enfin secouer un cru cannois manquant jusque-là sérieusement de (crise de) nerf.

Quoique rêvé ne soit sans doute pas le terme le plus adéquat en ce qui concerne le nouveau film de Gaspar Noé. Climax peut se résumer en deux mots : mauvais trip. À savoir celui que font une douzaine de danseurs enfermés dans un immeuble après avoir avalé de la sangria aromatisée au LSD.

Noé plus ludique que d'habitude

Mais avec Noé, un mauvais trip a tout pour faire un bon film. Comme les précédents, Climax fait de sa réalisation, un terrain d’expérimentation sensorielle, mais avec quelque chose de plus ludique, de plus charnel que d’habitude, pour une transe qui vire  au cauchemar mais aura eu le temps lors de plusieurs fantastiques plans-séquences de laisser de la place à un sens de la fête hédoniste tel qu’on rêve désormais de voir une comédie musicale mise en scène par le réalisateur d’Irréversible.

Spike Lee est lui aussi en forme quoique qu’un peu assagi. Blackkklansman, sur l’enquête d’un agent de police noir sur le Klux Klux Klan dans les années 70, prend souvent le virage d’une comédie qui sauve le film d’une routine de thriller d’infiltration. À l’époque de Do the right thing, Lee était vraiment en colère, aujourd’hui son cinéma reste frontal mais ne balance pas de cocktails molotov sur les suprémacistes blancs qui font cramer des croix. Blackkklansman laisse cependant bien entendre que l’Amérique blanche est une tragique bouffonnerie, les allusions plus que claires à l’ère Donald Trump mettant en avant quelque chose de nouveau chez Lee : l’inquiétude et le désarroi.

Tous les regards sur Lars Von Trier

La grosse affaire restait le retour de Lars Von Trier. Les échos scandalisés de la projection de gala assuraient que le réalisateur danois, anciennement Persona non grata au festival avait encore de sacrés doses de poil à gratter dans ses poches. A sa première séance, The house that jack built a house ont pulvérisé le twittomètre cannois où ça causait d’une centaine de personnes ayant fuit la projection, de scènes inadmissibles, bref que Von Trier était allé trop loin cette fois-ci. Une fois vu la chose – l’odyssée en cinq meurtres d’un tueur en série- on peut certifier que ce n’est pas le cas. Voire que les accrédités en smoking-nœud-pap sont des petites choses fragiles. Évidemment pas à mettre devant tous les yeux, mais pour qui a vu le moindre film gore italien des années 80 ou les immenses films sur la psychologie des serial killers que sont Schizophrénia ou Henry portrait of a serial killer, The house that Jack built sera de la petite bière niveau violence graphique ou étude du Mal.

Ça n’en fait pas moins un film-monstre (mais pas monstrueux) ou dans la lignée -redite ?- de Nymphomaniac, Von Trier se livre énormément sur SA condition humaine. The house that jack built ne cache même plus qu’il est un autoportrait en creux du cinéaste s’interrogeant sur sa fonction, ses névroses et son rapport à l’art. C’est aussi fastidieux que fascinant, égotique qu’émouvant, mais jamais meilleur que dans son exceptionnel dernier quart d’heure quand Lars se met vraiment à faire de l’art pour exprimer – littéralement- son enfer personnel.