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En Espagne, la justice anti-terroriste envoie les rappeurs en prison

En Espagne, la justice anti-terroriste envoie les rappeurs en prison

Les restrictions en matière de liberté d’expression font de plus en plus d’inquiets.

Par Clémentine Spiler

Dans son dernier rapport, Amnesty International prenait soin de tirer la sonnette d’alarme sur la situation espagnole. En cause, un « recours à une force excessive contre des manifestants » lors du référendum sur l’indépendance de la Catalogne, dont les images avaient fait le tour du monde. Mais pas seulement. Amnesty dénonce également les poursuites engagées contre « des dizaines de personnes » pour « apologie du terrorisme » et « humiliation des victimes » sur les réseaux sociaux. En Espagne, ces cas de figure sont de plus en plus récurrents. Des blagues de mauvais goûts lancées sur Twitter ou dans des lyrics de rap peuvent désormais envoyer des citoyens en prison.

L’affaire Cassandra Vera

Cassandra Vera en est témoin. Cette étudiante de 21 ans a écopé l’année dernière d’une peine d’un an de prison avec sursis, l’annulation de sa bourse d’étude et une interdiction de passer des concours administratifs. Pour la jeune femme, qui se destinait à l’enseignement, la peine se répercute alors sur sa vie entière.

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Sa faute : avoir tweeté des blagues à propos d’un attentat perpétré par l’ETA contre l’ancien Premier ministre Luis Carrero Blanco, en 1973. Chef du gouvernement sous le régime franquiste, Blanco avait trouvé la mort dans une explosion, après que le groupe indépendantiste basque a posé une bombe sous sa voiture. Celle-ci avait été propulsée à plus de 20 mètres au-dessus du sol par la déflagration. Selon la justice espagnole, Cassandra Vera aurait « humilié » la mémoire de la victime et sa famille en tweetant notamment : « Carrero Blanco aussi est revenu vers le futur avec sa voiture ? #RetourVersLeFutur » ou encore « Film : A trois mètres du sol. Producteur : ETA Films. Metteur en scène : Argala. Acteur : Carrero Blanco. Genre : Course spatiale ». Il a six jours, la Cour Suprême espagnole a annoncé l’annulation de sa peine, après deux ans de bataille judiciaire.

« J’ai très peur d’une société dans laquelle la liberté d’expression, aussi regrettable soit-elle, peut aboutir à une peine de prison »

« Bien que le comportement de l’accusée soit répréhensible et blâmable d’un point de vue social et moral - elle se moque d’une très sérieuse tragédie humaine causée par des actes terroristes injustifiables - il semble que ce ne soit pas un cas qui mérite une réponse du système pénal », a déclaré le juge en charge du dossier. Un avis largement partagé au sein de la société civile espagnole, dont l’agacement grandit face à une justice qui se place en gendarme moral et religieux (récemment, un jeune homme de 24 a été condamné à payer 480 euros pour avoir posté un photomontage de son visage sur celui du Christ). Même la petite fille de l’ancien Premier ministre assassiné, Lucía Carrero-Blanco, déclarait à El País ne se sentir « humiliée d’aucune manière » et qualifiait la condamnation de « disproportionnée » et de « folie totale ». « J’ai très peur d’une société dans laquelle la liberté d’expression, aussi regrettable soit-elle, peut aboutir à une peine de prison », soulignait-elle. 

« À quel moment la haine devient-elle du terrorisme ? »

Comme en France, de nombreux textes ont été adoptés ou durcis en réponse à la menace terroriste qui (comme en France) a bon dos. Selon l’OSCE (l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), les crimes de haine (et parmi eux les attaques terroristes), seraient directement liés à la discrimination et aux appels à la violence, qui connaissent une recrudescence non-négligeable à l’ère des réseaux sociaux. C’est cette définition européenne qu’a invoquée le gouvernement espagnol lorsqu’il a décidé, en 2015, de durcir les articles de loi punissant les discours haineux. L’article 510 du code pénal stipule désormais que « tout commentaire ou comportement qui incite directement ou indirectement à la haine, à l’hostilité, à la discrimination ou à la violence envers un ou plusieurs individus, ou pouvant causer une humiliation, sont répréhensibles ». L’article 578 punit quant à lui l’incitation au terrorisme et l’humiliation des victimes. C’est celui qui a servi à la condamnation de Cassandra Vera.

Déjà échaudés par la loi passée en mars 2015 qui limitait les manifestations publiques, notamment à proximité des institutions gouvernementales (surnommée « loi bâillon »), les espagnols n’en finissent pas de protester.

L’opposition et les associations s’accordent à dire que le durcissement des textes explique la multiplication des condamnations. Les chefs d’accusation « humiliations des victimes », « apologie du terrorisme » ou encore « insulte à la couronne » sont devenus monnaie courante. En avril 2017, après la condamnation de Cassandra Vera, El País se demandait : « À quel moment la haine devient-elle du terrorisme ? » Il faut dire que quelques semaines avant la condamnation de la jeune femme, c’est Cesar Strawberry, leader du groupe Def con Dos, qui se voyait condamné après une similaire sombre affaire de blagues sur Twitter. Il évoquait notamment l’idée d’envoyer une bombe au roi Felipe VI. Résultat : une condamnation pour apologie terrorisme et incitation à la haine.

Les rappeurs en première ligne

Ces poursuites en justice ont notamment atteint le milieu du rap. Déjà condamné en 2015 pour des faits similaires, Pablo Hásel, de son vrai nom Pablo Rivadulla, a écopé le 7 mars de deux ans et un jour en prison et 24 300 euros d’amende pour apologie du terrorisme, insulte à l’État espagnol et à la couronne. La court suprême espagnole le désigne coupable d’avoir soutenu des attaques menées par l’ETA, le groupe maoïste GRAPO, Al-Qaïda, l’organisation marxiste-léniniste Brigade Rouge, et d’autres encore. Il avait notamment érigé des membres de l'ETA au rang d'« exemples de résistance ».Avant lui, en décembre dernier, les douze rappeurs du collectif La Insurgencia avaient été condamnés à la même peine.

Le scénario ne diffère pas pour le rappeur majorquin Valtonyc, aka José Miguel Arenas Beltrán, 24 ans, condamné le 21 février dernier à trois ans de prison pour insulte à la couronne. Il déclarait notamment dans un couplet : « Le roi a rendez-vous sur la place publique, avec un noeud autour du cou qui lui pèsera comme le poids de la loi ».

Le récent combat indépendantiste mené en Catalogne n'a rien arrangé. Les références et célébrations de l'ETA, l'organisation terroriste indépendantiste basque qui, si elle a aujourd'hui rendu les armes, a perpétré de nombreux attentats sur le sol espagnol, ne fait pas rire la justice. Les tensions politiques et indépendantistes, aggravées par le contexte anti-terroriste, semblent pousser le système pénal à sortir de ses juridictions. Et quand la justice se mêle de la création artistique, ça n'est jamais bon signe. Pas désolé pour un sou, Valtonyc a récemment déclaré : « Si j'avais su, j'aurais tué quelqu'un, j'aurais pris moins longtemps. » Et l'artiste de dénoncer également une justice à deux vitesses, dans un récent morceau : « Quand je dis “Vive l’ETA”, ils t’enferment, mais pour être un fils de pute comme Urdangarin [le gendre du Roi d'Espagne, accusé de corruption], rien ». En guise de recours, il peut désormais saisir la cour constitutionnelle espagnole, ou aller jusqu’à la CEDH (Cour européenne des droits de l’homme). Mais pour l’instant, « le poids de la loi ». pèse surtout sur ses lyrics, sur la musique en général, et sur la liberté d’expression en Espagne.

Visuel © Instagram / Valtonyc