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Fabrice Arfi  publie avec Karl Laske « Avec les compliments du guide », le résumé de six ans d’enquête sur le financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007.

Fabrice Arfi : « L’invraisemblable est parfois vrai »

Le journaliste publie avec Karl Laske « Avec les compliments du guide », le résumé de six ans d’enquête sur le financement libyen de la campagne de Sarkozy en 2007.

Par Clémentine Spiler

C’est une affaire des bas-fonds, et beaucoup auraient préféré la voir y rester. Une affaire de celles qu’il faut aller chercher avec les dents, tant le pouvoir s’est ligué pour la garder dans l’ombre. C’est exactement ce qu’ont fait Fabrice Arfi et Karl Laske. Ils viennent de publier Avec les compliments du guide (Fayard), soit six ans d’enquête sur les financements libyens présumés de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007. Le « guide », c’est le Colonel Kadhafi, qui a dirigé la Libye en dictateur, pendant quarante ans. Ce qui n’a pas empêché les gouvernements français successifs de continuer d’entretenir des liens avec lui, Nicolas Sarkozy en tête. On se souvient notamment d’un président Sarkozy recevant Kadhafi en grande pompe à l’Élysée en 2007. 

Avec les compliments du guide décortique les relations Paris-Tripoli, et met sur la table six ans de preuves récoltées pour prouver les financements présumés de la campagne de Sarkozy en 2007 par le régime libyen. Fabrice Arfi était l’invité de Xavier de La Porte dans L’Heure de pointe le 24 octobre dernier pour nous parler du livre. Retour sur l’interview.

Invraisemblable mais vrai ?

« J’y crois pas ». Le journaliste ne compte plus le nombre de fois où il a entendu des lecteurs lui dire combien ce qu’il raconte est invraisemblable. « L’invraisemblable est parfois vrai », explique-t-il. « L’invraisemblable », en l’occurence, c’est un candidat à la présidence de la République qui se rend chez un dictateur pour lui demander de l’argent, des valises d’argent libyen qui transitent par la Place Beauveau, et des élus français qui gardent des traces de paiements effectués avec cet argent. « On peut voir un Claude Guéant laisser trainer sur son bureau la trace d’un versement de 500 000 euros qui lui permet d’acheter l’appartement dans lequel il habite dans le XVIe arrondissement, dont une partie vient des financements libyens. »

« Claude Guéant laisse trainer sur son bureau la trace d’un versement de 500 000 euros qui lui permet d’acheter l’appartement dans lequel il habite dans le XVIe arrondissement »

Pour le journaliste, de tels comportements sont d’abord dû à un « sentiment d’impunité » total, commun à « toutes les affaires » qu’il a traitées dans ce domaine. C’est sans doute le même sentiment qui voit Bernard Squarcini, ancien chef de la DGSI, faire « le ménage dans les archives des services secrets pour protéger l’un de ses amis qui est l’un des intermédiaires du dossier, Alexandre Djouhri ».

Page par page, preuve par preuve, témoignage par témoignage, c’est bien l’invraisemblable que démontre Avec les compliments du guide. « Nous avons voulu être au ras des documents, au ras des faits pour pouvoir raconter exactement ce qu’il s’est passé », explique Fabrice Arfi. Une affaire de corruption sur fond de victoire politique, qui vaut à ce dossier le surnom « d’affaire des affaires ».

Les « intermédiaires »

Dans ce dossier, les « intermédiaires », comme Alexandre Djouhri, jouent un rôle-clé. « Un intermédiaire, c’est quelqu’un qui n’existe pas dans la République. Il n’est aucun organigramme, il n’a aucune fonction officielle. » Pourtant, ce sont par eux, et en l'occurrence, par Djourhi et son pire ennemi, Ziad Takieddine, que les hautes sphères libyennes et françaises entrent en contact.

fabrice arfi
© Getty Images / Antoine Gyori - Corbis 

Les deux hommes vont tirer les ficelles de l’affaire, « porter des valises », faire jouer leurs réseaux, s’enrichir. Ils seront tous les deux les hommes de l'ombre par qui le scandale arrive. Leur rôle est similaire, pourtant leurs parcours sont radicalement différents. Djouhri est un petit gangster de Sarcelles qui « avec un bagou hallucinant, se retrouve au sommet de l’État ». Takieddine est le fils d’un haut fonctionnaire libanais, qui rentre dans les cercles politiques français dans les années 80 grâce à la station de ski qu’il dirige à Fréjus. « À Fréjus, il y avait deux personnages politiques bien connus : François Léotard et Christian Estrosi, qui deviendront ses copains », raconte Fabrice Arfi.

Les aveux de Zied Takieddine

En 2016, dans Médiapart, Takieddine passe aux aveux. « Il dit : “J’ai porté les valises, à telle date, il y avait tant d’argent, telle personne me l’a donné,  je suis passé par tel endroit au Ministère de l’Intérieur, je l’ai remis à tel endroit, à côté de telle armoire, dans tel bureau, avec telle personne.” » Il viendra même s’asseoir sur le plateau de Médiapart pour une interview. 

Un témoignage aussi précis que précieux, authentifié par la justice, qui a mis Takieddine en examen. « Ce témoignage-là est aujourd’hui recoupé par des documents extérieurs », explique Arfi, « Et notamment le journal intime du Ministre du pétrole libyen qui, en 2007, consigne les versements d’argent de certains dignitaires libyens vers des responsables politiques français dans l’équipe Sarkozy au moment de la présidentielle. »

La guerre en Libye déclenchée par la France, qui verra la chute et la mort du colonel Kadhafi, n’aurait-elle été qu’une conséquence de cette affaire dont il fallait faire disparaitre les témoins ? « Moi je suis pour les explications complexes. Mais oui, il y a une dimension personnelle dans la guerre en Libye de Nicolas Sarkozy, qui y voit une occasion magnifique d’effacer les compromissions passées », conclue le journaliste.