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Gwen Le Gouil est le réalisateur de : « Rohingya, la mécanique du crime », diffusé sur Arte et co-produit par Nova Production.

« En Birmanie, Aung San Suu Kyi a été un accélérateur du nettoyage ethnique envers les Rohingyas »

Gwenlaouen Le Gouil est le réalisateur de : « Rohingya, la mécanique du crime », diffusé sur Arte et co-produit par Nova Production. Il témoigne dans « Today’s Special » d'un massacre de très grande échelle.

Par La rédac

Arte diffusait le mardi 22 octobre le film Rohingya, la mécanique du crime, co-produit par Nova Production. Un film qui montre comment une minorité musulmane installée depuis des siècles en Birmanie a été prise pour cible, attaquée, chassée. Le réalisateur Gwenlaouen Le Gouil s’intéresse à la Birmanie depuis une vingtaine d’années et particulièrement aux Rohingyas depuis 2012 et la série de violences dont a été victime l'ethnie musulmane. Il était dans Today's Special, au micro d'Armel Hemme.

Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux Rohingyas ?

Gwenlaouen Le Gouil : Quand les violences contre la minorité rohingya ont explosé en 2012, je n’avais jamais rien vu de tel. Il y avait quelque chose dans la violence mise en œuvre là-bas qui était différent de ce que je connaissais, et que je n’avais pas l’habitude de voir ou d’entendre. C'est à ce moment-là que je me suis intéressé à la situation des Rohingyas.

200 000 personnes rassemblées dans un camp, décrit par les politiques locaux comme un camp de concentration

Et puis en juin 2012, il y a eu les pogroms qu’on connaît. 200 000 personnes rassemblées dans un camp, décrit par les politiques locaux comme un camp de concentration. J’ai enfin pu y aller lors de l’hiver 2014-2015. Je dis « enfin » parce que ça m’a pris deux ans pour y être accrédité. J'étais dans ce camp pour y faire un premier sujet. Il y avait quelque chose dans l'air... Concrètement, ça puait le nettoyage ethnique. Et malheureusement l’avenir m’a donné raison. En 2017, c’était l’acte final d’un processus qui s’est étalé sur des années, un processus de nettoyage ethnique. Ni plus, ni moins.

Vous avez donc remarqué, à ce moment-là, des faits laissant penser que le pire était à venir ?

Gwenlaouen Le Gouil : Dès l’hiver 2014-2015, j’ai par exemple suivi U Wirathu, un moine très connu, à la tête du nationalisme bouddhiste dans ce pays. Après avoir monté son parti politique — financé et soutenu par les généraux au pouvoir en Birmanie — il a pendant des années battu le pavé dans le pays en incitant la foule à tuer, à expulser tout ce qui était rohingya, tout être qui était birman et qui se serait réclamé de la religion musulmane. C’est à ce moment-là que je l’ai rencontré. Donc à partir du moment où vous voyez un type comme ça s’adresser aux foules, que vous voyez, dans le fin fond de la campagne birmane, quasiment l’intégralité d’un village devant un meeting politique à écouter ces horreurs, vous vous dites « mince, on est vraiment très avancé dans ce processus et le pire est devant nous ».

Le cas classique d'une religion exploitée à des fins politiques

Le bouddhisme n’est pas forcément synonyme de sérénité et de paix, comme le voudrait pourtant un cliché assez répandu ?

Gwenlaouen Le Gouil : Le bouddhisme est comme toutes les religions, il y a du bon et du mauvais. Là, on est dans un cas classique d’une religion exploitée à des fins politiques. Nous sommes à un moment où il y a un essor du nationalisme, notamment en Birmanie, et on voit le résultat. Ce ne sont pas les bouddhistes qui sont pacifiques ou dangereux, c’est l’instrumentalisation qui en est faite et en particulier l’instrumentalisation politique.

Vous vous êtes intéressés aussi à Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991, pour son action contre la junte militaire. Elle-même opprimée pendant des années, elle accède finalement au pouvoir et semble aujourd’hui être un frein à la justice.

Gwenlaouen Le Gouil : Non seulement c’est un frein à la justice, mais elle a été, sans exagérer, un accélérateur de ce nettoyage ethnique. Parce qu’elle était à peu près la seule personne en Birmanie qui était capable, au moment où les faits se sont produits, et avant que les faits ne se produisent, de dire « Halte-là ! ». Sauf que ça, on ne l’a pas entendu. On peut dire qu’elle a particulièrement brillé par son silence depuis 2012. Je l’ai rencontré à l’hiver 2014-2015. Elle a refusé mes interviews, donc je lui ai littéralement couru après. Je suis allé la coincer à la sortie du parlement pour lui poser la question des Rohingyas. Il y avait déjà 200 000 rohingyas dans un camp de concentration assumé à cette époque-là. Évidemment, elle n’a pas souhaité répondre à mes questions.

Chez Aung San Suu Kyi, il y a un déni d’existence des Rohingyas

Elle s’est à ce moment-là, littéralement enfuie, physiquement face à mes questions. Et non seulement elle n’a pas voulu répondre mais depuis toutes ces années et c’est peut-être ce qui est le plus grave, elle a toujours refusé de les nommer. Pour elle, le peuple rohingya n’existe pas. C’est un non peuple. Il n’a aucune existence. Avant le nettoyage ethnique, proprement dit, avec des bâtons, des machettes, des armes, des larmes, des pleures, la boue, du sang, il y a le déni d’existence. Qui est selon moi gravissime. Surtout de la part d’une personne comme Aung San Suu Kyi qui a été et qui est encore prix Nobel de la paix.

Aung San Suu Kyi © Getty Images / Bloomberg
Aung San Suu Kyi © Getty Images / Bloomberg

Rohingya, la mécanique du crime, co-produit par Nova Production, est un documentaire à retrouver sur Arte.fr jusqu’au 20 novembre 2019. L'entretien d'Armel Hemme et de Gwenlaouen Le Gouil est à retrouver dans Today’s Special.

Visuel © Rohingya, la mécanique du crime