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Jupiter Bokondji : « Sans littérature, il n’y a pas de cerveau »

Jupiter Bokondji : « Sans littérature, il n’y a pas de cerveau »

« Général rebelle » de la musique congolaise, le meneur charismatique d'Okwess International a reçu la Nova Book Box à domicile, en son fief de Lemba.

Par Richard Gaitet

La Nova Book Box, le juke-box littéraire de Radio Nova piloté par Richard Gaitet et réalisé par Sulivan Clabaut, s’est envolé la semaine passée pour Kinshasa, la capitale de la République Démocratique du Congo, où se déroulait la 6e Fête du Livre de Kinshasa. Là-bas, en cinq épisodes d'une heure, nous avons pris le pouls (littéraire, mais pas seulement) d’une ville que certains décrivent comme le « futur de l’Afrique », en nous rendant notamment chez l’un des plus grands citoyens de Kinshasa : Jupiter Bokondji, 55 ans, 2m01, voix caverneuse et pensées cosmiques, chanteur, parolier et général rebelle charismatique du groupe Okwess International, qui nous a accordé un entretien dans la maison de son père, en son fief de Lemba.

Jupiter

Jupiter, est-ce que vous pourriez commencer par nous dire où nous nous trouvons, à Kinshasa ?

Jupiter Bokondji : Chez mes parents, à Lemba. J’habite toujours et encore chez mes parents.

C’est quel genre de quartier, Lemba, pour les gens qui, comme moi, ne connaissent pas très bien encore cette ville ?

Jupiter Bokondji : Lemba est un quartier "latin" de Kinshasa. Beaucoup d’instituts universitaires se trouvent tout autour du quartier. C’est un quartier intellectuel ! La plupart des gens qui vivent à Lemba sont les gens qui ont dirigé ce pays, et qui nous ont foutus dans la merde.

C’est l’Histoire qui le dit, pas moi : le berceau de l’humanité, c’est l’Afrique

En fait vous avez votre place ici puisque, vous-même, vous êtes un intellectuel…

Jupiter Bokondji : Ce n’est pas à moi de le dire… Personnellement je sais que je suis un homme qui est venu sur Terre pour changer la mentalité des gens, et surtout sur la musique congolaise. On nous a raconté beaucoup de choses avec lesquelles je ne suis pas d’accord. J’ai fait un peu le tour du monde (l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud, tout ça)…et les Américains disent qu’ils sont les pères du rock, de la pop. Très bien, mais dans ces cas-là : l’Afrique en est la mère ! La mama de toute l’humanité ! C’est l’Histoire qui le dit, pas moi : le berceau de l’humanité, c’est l’Afrique. Tout vient de chez nous, en Afrique.

Zamenga Batukezanga

Quelle place a la littérature dans votre vie d’homme et dans votre vie d’artiste, vous qui êtes auteur de chansons ?

Jupiter Bokondji : La littérature, c’est l’Histoire. Ça nous apprend beaucoup de choses. S’il n’y a pas de littérature, il n’y a pas de cerveau. On peut être sage, mais on a aussi besoin d’apprendre quelque part. Et la littérature nous apprend à comprendre comment fonctionne le monde. Comme je l’ai toujours dit : nous, on doit réécrire l’Histoire, qui jusqu’ici, a été un peu falsifiée. Zamenga Batukezanga par exemple, un écrivain qui était lui aussi de Lemba, parlait surtout de ce qui se passait dans les villages, avec les sorciers… Tout ça, c’était des mensonges. La vie n’est pas de ce côté-là. Tout ça c’est ce que l’homme a fabriqué pour faire peur aux autres, et pour les gérer.

Traîne-Savane

Dans votre bibliothèque, ou dans celle de votre père puisque vous habitez avec lui, quels sont les livres qui, eux, disent la vérité ?

Jupiter Bokondji : Quelle question ! Tintin au Congo ! [Rires]. Non, il y en a plein. À côté de moi, il y a par exemple un écrivain, Guillaume Jan, qui est parti dans mon village. Son truc, c’est la vérité, c’est la réalité, il n’y a pas de falsification. Avec son livre Traîne-Savane, Guillaume Jan [récit de son voyage chez les Pygmées, au cours duquel il s’est marié avec une femme de Kinshasa] a cherché à connaître la source. C’est ça qui est important. On dit : le berceau de l’humanité c’est l’Afrique. Lui a compris qu’il devait faire un tour dans la forêt pour trouver la source. Là, il a absorbé beaucoup d’énergie. Il est devenu fort.

Plonger dans la poésie nous permet de devenir le vent

Lisez-vous de la poésie ?

Jupiter Bokondji : Oui j’aime la poésie. Quand on est stressé, plonger dans la poésie nous permet de devenir le vent. On nage entre la nature. Et ça fait du bien.

Certains poètes congolais vous aident-ils dans l’écriture de vos chansons ?

Jupiter Bokondji : Écoutez, j’ai en réalité plutôt grandi en Europe. Je suis rentré ici, à Kinshasa, dans les années 80, et à cette époque j’étais plutôt plongé dans mes recherches sur la musique congolaise. Lorsque j’ai commencé à me documenter, j’ai compris que mon pays avait plus de 150 ethnies, et que chaque ethnie avait ses sous-ethnies, qui elles-mêmes avaient dix à quinze rythmes chacune… Je me suis alors demandé, mais pourquoi ne nous parle-t-on que de la rumba ?

À l’époque, avant que la colonisation ne détruise notre royaume, il y avait plusieurs royaumes. Il y avait le peuple Mongo, le peuple Luba… C’est au moment où les Européens se sont partagés l’Afrique, à la Conférence de Berlin en 1885, qu’on nous a tous mis dans le même pays, et que l’on nous a tous appelés les Congolais. Dans la logique des choses, moi je ne suis pas Congolais, je suis Mongo. Mais on s’en fout. On est dans le temps présent.

Où puisez-vous vos inspirations pour les textes de vos chansons ?

Jupiter Bokondji : Dans la vie quotidienne, dans la réalité. Un écrivain, quand il écrit, il écrit sur la réalité qui a été la sienne. C’est la même chose pour les auteurs de chansons. Que ce soit social, politique, économique... c’est toujours la nature, que ce soit positif ou négatif.

Le son, c’est depuis la nuit des temps, ça ne change pas !

Est-ce que vous avez une discipline d’écriture ? Vous écrivez plutôt la nuit, le matin ? Est-ce que vous prenez des notes sur ce que vous observez dans les scènes de rues ? Comment naît le texte d’une chanson ? 

Jupiter Bokondji : Ça vient comme ça ! Il y a des fois où j’écris, des fois où je n’écris pas, des fois il y a un son qui me vient et je commence à plonger dedans… Je pars toujours de la mélodie. C’est à partir de là que je vois ce qui vient ensuite, et c’est de cette mélodie que dépend le texte. Tout le monde me parle toujours du texte, mais le texte vient toujours après le rythme. Quand le matin tu te réveilles et qu’il y a le coq, les oiseaux, ou les crapauds qui chantent, tous ces sons-là ne sont que mélodies ! On ne sait pas ce qu’ils chantent ! Même quand Bob Marley jouait son reggae, et même si c’était mon idole, je ne comprenais rien ! Le texte vient toujours après le son. Le son, c’est depuis la nuit des temps, ça ne change pas ! C’est un ancêtre commun à toutes les races.

Quel est le sujet de la dernière chanson en date que vous avez écrite ?

Jupiter Bokondji : C’est quelque chose sur la politique. Le monde est injuste. Partout, il y a les riches, et puis les pauvres. Et pas seulement au Congo ! Même devant la Maison-Blanche, il y a des gens qui dorment… Je voulais prendre des photos mais la police a refusé ! Ne crois pas qu'ici c’est le paradis hein, le paradis est dans ta tête !

Propos recueillis par Richard Gaitet & Sulivan Clabaut, à Kinshasa.

La Nova Book Box à Kinshasa : 5 épisodes à écouter en podcast.

Une émission imaginée et animée par Richard Gaitet, réalisée par Sulivan Clabaut. Remerciements infinis à Samuel Pasquier et Etienne Russias, ainsi qu’à toute l’équipe de l’Institut français de Kinshasa.

Visuels : (c) Radio Nova