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Le Classico de Néo Géo : « Expensive Shit » de Fela Kuti

Le Classico de Néo Géo : « Expensive Shit » de Fela Kuti

Fela Kuti raconté par Camille Diao.

Par Camille Diao

Le Classico de Néo Géo, qui revisite chaque dimanche un standard de la sono mondiale, est l’œuvre cette semaine de Fela Kuti. C’est le choix de notre journaliste Camille Diao.

En 1975, nous sommes encore au début de la carrière de Fela Kuti, immense musicien, inventeur de l’afrobeat, héros musical et politique nigérian. Le morceau s’appelle« Expensive Shit », et son histoire commence quelques années plus tôt, à la toute fin des années 60...

Le déclic californien

Fela est encore jeune. Âgé d’une trentaine d’années, il décide de partir avec son groupe à la conquête de l’Amérique. Une longue tournée de dix mois est organisée en Californie, et c’est à Los Angeles que le déclic se produit. Fela y rencontre Sandra Smith, une militante des Black Panthers, qui l’introduit à la pensée de Malcolm X et au combat pour les droits des noirs. À son retour à Lagos, il n’est plus le même homme. Ses morceaux étaient marqués jazz et highlife. Ils seront désormais afrobeat…

Fela

Nous sommes en 1970, et la carrière de Fela prend une toute nouvelle direction. Il abandonne sa langue maternelle, le yoruba, pour adopter le pidgin, un anglais vernaculaire lui permettant de se faire comprendre au-delà des frontières nigérianes. ll renomme son groupe Afrika 70, et transforme sa grande demeure, en banlieue de Lagos, en communauté dont il déclare même l’indépendance, devenant ainsi le Black President de la République de Kalakuta. Ses chansons engagées contre la corruption, la dictature et les multinationales lui valent une popularité grandissante, tout comme les fêtes politico-endiablées qu’il organise au Shrine, la boîte de nuit de Kalakuta. En se politisant à ce point, Fela Kuti suit finalement l’exemple de sa mère, qui fut, plus tôt, une célèbre militante pour le droit des femmes.

Forcément, l’agitateur Fela commence à irriter le régime militaire, qui n’apprécie pas tellement la « Fela attitude », et qui envoie sans cesse la police à ses trousses. Et c’est justement de l’une des mésaventures de Fela avec les autorités que s’inspire « Expensive Shit », le classico du jour.

Perquisition...et constipation

En mars 74, la police débarque à Kalakuta dans l’idée d’arrêter le musicien pour consommation de cannabis. Et pour s’assurer que la perquisition soit fructueuse, l’un des officiers apporte lui-même un joint dans sa poche, et prétend l’avoir trouvé sur la propriété. Ni une, ni deux : mi farceur, mi provocateur, Fela s’empare du pétard et l’avale sous les yeux des policiers venus l’arrêter. Plus de joint, plus de preuves, plus d’arrestation, pense-t-il ! Mais la police n’a pas dit son dernier mot et embarque quand même Fela, le plaçant en garde à vue en attendant que les preuves refassent surface…comprendre : en attendant qu’il fasse caca ! Un cirque qui durera quasiment trois jours, pendant lesquels Fela se prétend constipé. Il finira par échanger discrètement ses selles avec celles d’un autre détenu, passant ainsi le test de drogues sans souci, et sera libéré.

D’ailleurs, « Expensive Shit » signifie « Caca cher » ou « merde coûteuse » en anglais….Le morceau paraît l’année suivante, en 1975, sur l’album éponyme, signé Fela Ransome Kuti et Africa 70. L’album ne contient que deux morceaux - « Expensive Shit » sur la face A et « Water Get No Enemy » sur la face B. « Expensive Shit » dure treize minutes, c’est un morceau typique de Fela Kuti, porté par l'irrésistible rythme de l’afrobeat que l’on doit à son batteur, Tony Allen.

Sur la pochette du disque, une photo de Fela point levé, entouré de ses nombreuses femmes, et retranché derrière les barbelés qui protègent désormais Kalakuta des attaques policières. Et à l’intérieur, provoc oblige, s’affichent trois photos de Fela en train de tranquillement… fumer un joint, ce qui ne manquera pas d’énerver encore un peu plus les autorités. D’ailleurs, deux ans plus tard, en 1977, sa propriété sera prise d'assaut par l’armée et sa mère défenestrée dans l’attaque.

Mais en 1975, à l’époque d’« Expensive Shit », Fela raille encore les autorités impunément, en chantant « Les hommes en uniforme prétendaient que j’avais avalé une certaine quantité d’herbe, ma merde a été envoyée au laboratoire pour une série de tests. Résultat : négatif. Ce qui nous amène à de la… merde coûteuse  ».

Visuel : (c) pochette d'Expensive Shit de Fela Kuti