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« Lovers Rock Jamaica » : quand les rude boys chantent l’amour

« Lovers Rock Jamaica » : quand les rude boys chantent l’amour

La chronique de Jean Rouzaud.

Par Jean Rouzaud

Lorsque j’ai pu aller au Studio One à Kingston, fin des années 90, Clement Coxson Dodd était parti à New York, sous la pression jamaïcaine… King Stitt gardait les lieux avec d’autres anciens (il fut un des premiers DJ des sound system du studio, dès 1960).

La vétusté de l’endroit me replongeait dans les années 60, avant et après l’indépendance (1964), juste après le Ska. La machine à vinyles était impressionnante, mais surtout le parcours de ce label était stupéfiant…

De même que les Skatalites venaient des fanfares de la colonie anglaise (avec leurs cuivres claironnant une sorte de Jazz syncopé), le Ska, auquel l’Amérique opposa le Twist mou, de même donc, pas mal d’anciens enfants de choeur et autres chorales des nombreuses églises évangélistes réapparaissaient dans les labels naissants.

Passionné de Rock, les jeunes chanteurs machos rêvaient de ressembler à Chuck Berry, Little Richard  et surtout Fats Domino, mais le producteur avisé du Studio One, lui, n’oubliait pas le slow, ce tendre complément indispensable du rythme, que ce soit dans un Sound System ou sur un 45 tours…

Musique de flirt

De plus, ces chansons douces avaient un large public féminin, plus fidèle mais tout aussi exigeant que les « Rockers ». On appelait Rock Steady, et bientôt Rock Reggae, la façon Jamaïcaine d’interpréter le Rock US, puis « Lovers Rock » ces slows langoureux, un genre encore peu connu aujourd’hui.

Et, comme un miracle n’arrive jamais seul, cette musique de flirt, de rêve, de slow, eut deux grands alliés : l’orgue (Hammond, Farfiza ou ce que vous voudrez) cet instrument magique, plus moelleux que le piano, ou la guitare,  plus modulable et élastique… Et une série de voix d’or uniques à la Jamaïque : les Ken Boothe, Alton Ellis, Leroy Sibbles…

Toute une série des garçons des ghettos possédaient cette suavité, ce timbre chaud et voilé, sans doute issu inconsciemment de Nat King Cole ou Ray Charles, vraiment des voix spéciales, faites pour chanter.

Studio One

Ni reggae, ni dancehall

Décidément mariés, les labels Soul Jazz de Londres et Studio One tenu par le fils de Coxson à New York, du côté de Williamsburg, nous présente une énième compilation mais cette fois ni Reggae, ni Dancehall, mais la partie la moins connue sans doute du catalogue : ce Lovers Rock d’avant le Reggae mais qui s’est maintenu jusqu’aux années 70 et après, solidement appuyé sur les plus belles voix de l’île.

Aucun cliché n’est assez fort pour définir cette ambiance, ces Reggae- Slow si doux, lents comme des complaintes, parfaitement structurées par basse, batterie, orgue…Et déjà le tempo Reggae, post Mento (l’un des premiers rythmes jamaïcains, inspiré du Calypso de la Barbade et Trinidad, et déjà saccadé comme le Ska…)

Studio One

18 titres, avec également the Heptones, Carlton and the Shoes, The Minstrels, The Righteous Flames, The Invaders… Comme une procession de voix proches, des tonalités chaudes et profondes pour concocter ces slows inimitables, qui ont fait suite aux américains, pour le meilleur du genre.

Alton Ellis, Horace Andy, Sugar Minott, Devon Russel, Billy Cole, Freddy Mac Gregor, Jerry Jones , Cornell Campbell et même une femme : Marcia Griffith sont là, la première génération de ces grands inspirés du slow, du rêve éveillé dans la moiteur des tropiques !

Studio One. Lovers Rock. Soul Jazz Records, CD 18 titres + Livret illustré, avec photos d’époque, labels et histoire de tous ces grands chanteurs, devenus arrangeurs, producteurs, directeurs artistiques en plus de leur musique  (existe aussi en double vinyle).

Visuel en Une : (c) pochette de Love me for ever de Carlton and The Shoe