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Dans le cadre de la Nuit des Idées, nous vous diffusons les rêves de détenus incarcérés à la Maison Centrale de Poissy.

« Mes rêves s’affranchissent des circonstances de la vie, mais la réalité me rattrape vite »

Dans le cadre de la Nuit des Idées, nous vous diffusons les rêves de détenus incarcérés à la Maison Centrale de Poissy.

Par Bastien Stisi

Fruit, depuis janvier 2017, d’un partenariat associant le Service Pénitentiaire d’insertion et de Probation des Yvelines, la Maison Centrales de Poissy et le Centre national des arts plastiques, sous la conduite de Pascale Cassagnau, l'Atelier de lectures de films a été conçu comme une invitation faite aux personnes détenues à entrer et à rencontrer des artistes, pour aller à la rencontre avec des œuvres, dans l’expérimentation du regard, dans l’expérience d’une parole, dans le dialogue avec des artistes. L’invitation faite à Chloé Delaume de venir travailler avec un groupe de détenus s’inscrit dans la perspective interdisciplinaire de l’Atelier de lecture de films en plaçant la recherche filmique dans le contexte élargi de l’espace des rêves et de leur notation. Dans le cadre de la Nuit des Idées 2019, nous vous publions certains de ces textes. En poursuivant, aujourd'hui, avec celui de Christophe.

 J’ai rêvé... m’en étonne... m’en souvenir... Christophe

« Quand le sommeil m’attrape, mon cerveau me donne l’impression de se déconnecter, je ne bouge pas d’un iota. Il y une vingtaine d’années, lors d’un réveil trop rapide, plus de son, il a fallu près d’une minute pour que mon audition revienne.

Il est rare que je me souvienne de mes rêves et même d’avoir rêvé.

Adolescent je faisais un rêve récurent. Avec mes parents nous allions en forêt de Verrière promener notre malinois, j’ai 6 ans, quand j’ouvre la porte de la voiture, Buggy cours en direction de la forêt en franchissant un petit faussé de bord de route. Rien d’extraordinaire si ce n’est le lien que je fais avec la plainte de ce voisin qui habitait au quinzième étage, deux au-dessus de notre appartement, et qui se plaignait de notre chien, qui aboyait quand il passait devant notre porte. Les gendarmes ont fini par débarquer et on a dû donner Buggy à une connaissance de la famille.

Pourtant ce matin-là, je m’étonne de ce rêve dont l’émotion reste présente alors que le reste est flou. Réminiscence du passé transposé dans le présent. Alors que mes pensées quotidiennes sont partagés par mon travail, la recherche d’un emploi et d’une possible libération. Mon rêve est orienté famille, celle que j’ai fondé avec mon ex-épouse. Je suis libre, nous revoilà uni, amoureux, nous baladant dans la nature avec notre fille, nous sommes tous heureux dans cette réunion. Parfois j’aime interpréter mes rêves : loin de moi l’idée de revivre avec Annie, mais savoir qu’au plus profond de mes rêves je ne ressens plus de rancœur envers elle, pour en expérimenter les bons souvenirs, m’est agréable. Des années que je n’ai pas vu ma fille et le souvenir de sa joie de vivre au travers de ce rêve me bouleverse, vingt- quatre ans d’une vie qui ne lui a pas épargné grand-chose. Mes rêves s’affranchissent des circonstances de la vie, mais la réalité me rattrape vite. »

Visuel (c) Getty Images / Julie Dermansky