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Panique autour du GHB : « La guerre contre la drogue, ça n’a jamais marché »

Panique autour du GHB : « La guerre contre la drogue, ça n’a jamais marché »

Entretien avec Vincent Benso de Techno+, l’association qui depuis plusieurs années déjà tente de trouver des solutions pour réduire les risques liés à la consommation de GHB / GBL.

Par Morane Aubert

Cela fait maintenant plusieurs semaines qu’une drogue de synthèse, loin d’être nouvelle, nourrit les crispations. Il s’agit du GHB, ou plutôt du GBL, sa forme brute avant d’être ingérée et transformée en GHB par le foie.

En cause, la multiplication d’incidents liés à la consommation de ce produit, qui a causé plusieurs comas recensés dans différents clubs parisiens, menant au décès d’un jeune homme de vingt-quatre ans fin mars. Depuis, plusieurs instances mettent tout en oeuvre pour montrer leur mobilisation face à ce qu’ils considèrent comme un fléau, comme un des nouveaux maux de la jeunesse française. C'est le cas des professionnels de la nuit notamment, qui ont adressé une lettre ouverte aux ministres de l’Intérieur et de la santé, demandant notamment un renforcement des fouilles à l’entrée de leurs établissements. Un appel entendu par les hautes sphères puisque le lundi 16 avril, ces mêmes professionnels se réunissaient avec les autorités de santé, les services de police et le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, afin de trouver des solutions à l’évolution d’une consommation jugée « inquiétante » par ce dernier qui soulignait alors : « On est sur un rythme de 50 à 100 comas par an. C'est une évolution inquiétante, il y a deux ou trois ans, c'était 10. »

Face à cette agitation soudaine, Techno+ invite, de son côté, à ne pas céder à ce qu’ils appellent la « panique morale ». Depuis 1995, cette association intervient dans les évènements techno pour faire de la prévention des risques. Ceux liés à la consommation de GBL, ils les connaissent bien, et depuis longtemps. Vincent Benso rejoint ses rangs en 2007 en tant que sociologue. Pour lui, il y a des solutions concrètes à apporter face à cette hausse de la consommation, mais ce ne sont pas celles qui aujourd’hui sont publiquement proposées.

Dans un article publié sur Techno+ concernant le GHB, vous parlez de « panique morale ». À quoi ça correspond ?

La « panique morale », c’est un terme qui a été créé par un sociologue anglais qui s’appelle Stanley Cohen, en 1972. C’était pour parler de moment où la société se crispe contre certains évènements, des groupes de personnes ou des produits et en fait ce qu’il appelle des « folk devil », des « démons populaires ».

Comment peut-on expliquer les récents incidents ? 

Il y a effectivement une tendance à l’augmentation de la consommation, ou plus exactement, une diffusion dans des milieux dans lesquels c’était pas consommé. Jusqu’à maintenant, le GHB était consommé en milieu gay. Aujourd’hui, il arrive dans le milieu clubbing. Le clubbing hétéro. Comme c’est un public qui ne connait pas ce produit, ils ne respectent pas les quelques règles de base pour ne pas avoir de problèmes avec ce produit, ils le découvrent et ne savent pas comment le consommer, comment le doser et avec quoi il ne faut pas le mélanger.

C’est ce qu’on a vu avec quelques cas de comas et ce décès. Un décès, c'est toujours un décès de trop, c'est une tragédie pour la famille, les proches, les équipes qui l'ont prise en charge, mais quelques comas et un décès, par rapport à l'ensemble des incidents ce n’est pas énorme, on n’a pas compté sur la même période le nombre de comas dû à des comas éthyliques à Paris en milieu festif, il doit être à peu près équivalent. En tout cas on parle énormément du GBL, cette drogue facilement accessible, consommée dans les clubs, qui peut provoquer des comas et la dépendance mais à aucun moment on ne se rend compte que l'alcool coche aussi toutes ces cases, sauf que lui tue 49 000 personnes par an...

Pourquoi est-ce que dans le cas du GHB, on peut parler de « panique morale » ? 

Le problème, c’est que dans une société prohibitionniste, ces incidents peuvent provoquer des fermetures administratives pour les clubs qui peuvent être légalement tenus pour responsables des consommations de leur public, alors qu'ils sont dans l'impossibilité de tout contrôler. Une fermeture administrative pour un établissement, c'est un trou dans le budget de dizaines de milliers d'euros, c'est une équipe au chômage technique, c'est un coup très dur qui peut même amener à la faillite de l'établissement. Du coup, au-delà de leur bonne volonté (qui est réelle, on ne devient pas gérant d'établissement festifs pour voir des jeunes décéder dans ses locaux) il y a un vrai enjeu pour ces établissements. Il leur faut se montrer du bon côté, montrer que le GHB est un problème, qu’en gros ils sont les premières victimes de cette tendance de consommation. Là c’est ce qu’on voit avec des patrons de club qui font carrément des conférences de presse, hyper dramatisantes. Il y a une conjonction d’intérêts où tu vas avoir d’un côté les patrons de club qui ont intérêt à aggraver le truc, à parler d’hécatombe, à amplifier la tendance, pour se dédouaner, pour éviter la fermeture administrative.

Il y a un intérêt commun à insister sur l'hécatombe.

L’intérêt des médias, c’est d’insister sur le côté hécatombe, ça leur permet de faire des papiers sensationnalistes, d’attirer du lectorat. Pour les associations comme Techno +, insister sur le côté hécatombe, ça nous permet aussi de négocier des budgets, d’avoir des financements pour faire des projets spécifiquement la dessus. Et donc il y a une conjonction d’intérêts où tout le monde a intérêt à jouer le jeu de cette mascarade. 

Ce n’est pas la première fois qu’une drogue est à l’origine de cette « panique morale » ? 

Non, la première que j’ai observé c’est l’absinthe au début du XXème siècle. Quand tu regardes toutes ces paniques morales à travers l’histoire, tu as des invariants, il y a des trucs qui se dégagent où en fait c’est toujours la même histoire qui est racontée de façon différente, t’as la drogue qui rend fou, t’as la drogue qui donne des super-pouvoirs, t’as la dégénérescence, t’as le produit qui va tuer la jeunesse, on nous raconte la même histoire avec différents produits. Le GHB c’est intéressant parce que c’est un produit qui mêle plusieurs dimensions. Il y a le fléau, le côté « les jeunes vont tous mourir », le côté super accessible avec le fait qu’on puisse l’acheter sur internet et puis l’aspect sexualité avec le surnom de « drogue du violeur », alors qu’en réalité on sait que le GHB c’est un des produits les moins utilisés pour ce qu’on appelle la « soumission chimique ».

Un collectif de professionnels de la nuit ont publié une lettre ouverte sur le sujet, pourquoi leurs solutions ne sont pas adéquats selon vous ? 

Ce qu'eux ils proposent, c’est pas vraiment une solution. Clairement, penser qu’on pourrait empêcher le GBL de rentrer dans les boîtes, c’est absurde. Une dose de GBL c’est 1,5 ml, tu peux pas empêcher les gens de ramener 1,5 ml. L’histoire de la fouille par des agents agréés par le ministère de l’intérieur, ça veut dire des flics, un flic par club, ça serait impossible à mettre en place. Ensuite leurs autres demandes c’était d’organiser une grande table ronde avec les associations, une campagne de prévention primaire… C’est plus des déclarations de bonnes intentions que vraiment des solutions concrètes.

Depuis quand, chez Techno+, l’évolution de la consommation du GHB vous inquiète ? 

Il y a eu une première étape en 2009, où il y a eu une pénurie de MDMA. Du coup, on a eu peur qu’il y ait un report vers le GHB parce que le GBL c’est facile à se procurer. En plus on voyait qu’il commençait à y avoir un peu des accidents dans certaines villes comme à Montpellier par exemple. À partir de ce moment-là, on a commencé à en voir de manière assez anecdotique mais tous les ans on voyait des gens qui en consommaient donc on surveillait un petit peu plus. Et puis là depuis un an et demi, on a commencé à voir cette tendance de la hausse de la consommation en milieu club. Là, on s’est dit qu’il allait falloir informer sur les risques. On a retravaillé notre flyer, on s’est formé entre nous. On a aussi été sollicité par des organisateurs (Le Péripate) et un collectif d'organisateurs de soirées (Socle) particulièrement responsables qui n'ont pas attendus la panique morale pour prendre le problème à bras le corps et nous demander de les former sur les moyens de réduire les risques liés à la consommation de GHB / GBL et de « gérer » les incidents. Nous jusqu’à présent sur les évènements où on a été, ça a suffi.

Est-ce qu’il y en a, des solutions concrètes ? 

L’éradication c’est un objectif farfelu. C’est utopique. La guerre contre la drogue ça fait 50 ans qu’elle est menée avec des moyens hallucinants et on voit bien que ça n’a pas marché. Au mieux on pourra déplacer le problème sur un autre produit mais on ne va pas empêcher les gens de se défoncer. Je suis né dans les années 1980, je sais que c’est pas possible. 

L’idée c’est comment réduire les risques, faire en sorte qu’il y ait moins d’incidents et que quand il y en a quand même, ces incidents soient moins graves. Pour ça il y a des outils, de l’information à distribuer. Nous par exemple sur les clubs on sait qu’il y a plein d’outils, le problème c’est que les clubs sont souvent hyper réticents par rapport à ces outils qui visibilisent la consommation de drogues. On donne par exemple des « roule ta paille », des papiers qu’on roule et qui permettent de faire des pailles pour sniffer, du coup c’est à usage unique et ça évite que les gens les partagent. Ça permet d’expliquer pourquoi il ne faut pas partager sa paille. Sur le GBL, le Kiosque Info Sida a développé des pipettes qui permettent de doser avec précision (le surdosage est un risque majeur du GBL). C'est un super outil, y compris pour ouvrir le dialogue avec les consommateurs, mais comme les Roule ta Paille, dans les clubs, à quelques exceptions près, les associations ont toujours eu l’interdiction de les distribuer.

Visuel : © Jie Zhao / Getty Images