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Quand la Jamaïque partit à la conquête de Londres

Quand la Jamaïque partit à la conquête de Londres

La chronique de Jean Rouzaud.

Par Jean Rouzaud

Vers 1976, en plein essor Punk, la vague jamaïcaine et sa vibration atteignaient l’Angleterre. Linton Kwesi Johnson lançait ses dubs, accompagnés de speech sur la société et la conscience.

Un certain Dennis Bovell, né à la Barbade et vivant à Londres depuis son enfance, était aux manettes, bien décidé à dépasser le Reggae roots, qui était jusqu’ici l’apanage des Rastafaris, purs et durs.

Avec la nouvelle génération de Jamaïcains anglais, il fallait pouvoir danser cool dans les Dancehalls naissants en Europe, donc faire place aux filles dans un monde d’hommes.

De l'underground au mainstream

De plus, la dance venait de prendre un décollage foudroyant avec le disco, mouvement bâtard de la Soul, du Funk et autres « Black Riddims ».

Dans la communauté West Indies de Londres, à Brixton et ailleurs, passés les anciens Rude Boys du Rocksteady, on écoutait le Lovers Rock du pays, des crooners pure Jamaica, mais pour Londres il fallait passer à un autre régime.

La production, la qualité, la finition des morceaux devaient faire « passer » le cap, dans une société très en avance en matière de musique, avec déjà une décennie de gloire « british » mondiale.

L’occasion se présenta à cette époque, milieu des seventies (ascension verticale de Marley), au sud de Londres : Pauline Catlin, Caron Wheeler et Carol Simms, qui enregistrèrent plusieurs 45 tours, « plates » pour danser une sorte de Reggae slow, doux et raffiné, avec orchestration, effets, delay, vibratos, harmonies… bref, la panoplie des pros.

De Madness à Fela Kuti

Dennis Bovell, arrangeur et directeur artistique, fit des merveilles, comme il allait le faire avec les Slits, Madness, Fela Kuti, Le Pop Group, Bananarama, et bien sûr Linton Kwesi Johnson. Il était le parfait producteur, le chainon manquant entre Jamaïque et Angleterre. Et il avait son propre sound system. 

Ces 45 tours de Deejays viennent d’être réunis par Soul Jazz Record, le label le plus curieux des collectors mondiaux : Brown Sugar and the Birth of Lovers Rock. Raccourci historique, mais des morceaux raffinés, orchestré et mixés avec la touche jamaïcaine, gravés à un niveau de production plus européen.

Des Morceau comme « I’m in love with a Dreadlock », « Black Pride », « Dreamin of Zion », véhiculent à la fois la conscience noire, caribéenne et les espoirs d’une jeunesse à l’émancipation.

Les plus violents affrontements de la jeunesse caribéenne avec les policiers, pendant le Carnaval de Notting Hill, eurent lieu justement en 1976. Les temps devaient changer.

Contre-culture mondiale

Les revendications, la musique et même la mode jamaïcaine des dreadlocks, des rythmes balancés ou sautillants, les tenues décalées et mélangées de sportswear, l’herbe magique, allaient devenir une attitude mondiale, une contre-culture qui allait faire suite à la précédente…

Soul Jazz Records

Quand j’ai rencontré Lee Perry, il déclama : « les Punks et les Reggae sont les mêmes, ils ne se laissent pas faire, ils sont prêts à mordre ! »

Et effectivement, les groupes punks y allèrent tous de leur Reggae, des Pistols aux Clash, puis des Slits…Jusqu’au revival Ska début 80.

Un certain John Kpiaye secondait Bovell dans le studio même, au sein de leur label Lovers Rock, qu’ils considéraient comme la clé de l’entrée dans les charts anglais.

Les trois voix superbes des Brown Sugar se retrouvèrent encore séparément : Caron Wheeler avec le groupe « Soul to Soul », Carole Simms entama une carrière solo avec Mad Professor, sous le nom de « Kofi » et Pauline Catin, reprit l’enseignement, et relance aujourd’hui sa carrière, rebaptisée Shezekiel… 

Soul Jazz Records

Leur exemple de 1976 avait servi la lancée de groupes jamaïcains comme Aswad, (qui apportaient plus de soul et de Rythm and Blues) ou Steel Pulse à Birmingham, deux groupes antiracistes fortement politisés.

Brown Sugar. I’m in love with a Dreadlock : Birth of lovers Rock, 1977-1980. Soul Jazz Records. CD 13 titres. Accompagné d’in livret de 25 pages : texte historique + Interviews et photos des artistes + label.

Visuel : (c) Soul Jazz Records