Depuis Eve qui croque la pomme et déclenche la perte de l’humanité, jusqu’à la folie des régimes, les femmes n’ont jamais eu le droit de manger tranquille. Et pourtant, elles ont faim ! La photographe Anna Leonte-Loron a monté une exposition au 78temple de Paris pour célébrer ces femmes qui s’adonnent tout simplement au plaisir divin de s’enfiler une bonne assiette de pâtes.
Les femmes n’ont jamais eu le droit de déguster un bon petit plat paisiblement. À travers les fictions et l’histoire, des mythes antiques aux premiers restaurants du XIXe siècle desquels les femmes étaient exclues, en passant par la folie des régimes des années 1970 : impossible qu’une mangeuse soit un non-sujet. Voire : les dévoreuses sont dangereuses. Mais les femmes aussi ont faim ! La photographe Anna Leonte-Loron a donc pris les choses en main (ou en bouche). Nourrie par les écrits Lauren Malka, Mangeuses, Histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès, elle a construit une expo éphémère et itinérante au titre limpide : “Les Femmes ont faim”. Anna Leonte-Loron y donne à voir ces femmes qui s’adonnent tout simplement au plaisir divin de s’enfiler une bonne assiette de pâtes, comme dans Un américain à Rome.
Rendre visible l’invisible
Sur les murs du 78temple, qui a accueilli Les femmes ont faim le week-end dernier, des dizaines de femmes ont accepté d’être immortalisées en train de manger. En photo, ou en vidéo. Des images de mariées penchées au-dessus d’un buffet, des femmes à la braguette ouverte après un bon repas, des gros plans sur les mises en bouche…
À la fin du repas, il reste la table, comme témoin. Anna a longtemps été obsédée par ce que ces vestiges du repas racontaient. Alors, pour aller au bout de sa démarche, elle a convié, la veille du vernissage, une vingtaine de femmes à manger dans la galerie de l’expo. Après le festin, la table est restée, telle quelle, pour toute la durée de l’exposition.
Manger : plus qu’une nécessité, un plaisir
Manger et cuisiner sont, pour Anna Leonte Loron, bien plus qu’une nécessité : ce sont des sources de plaisir, des expériences sensorielles où la nourriture séduit tous les sens. Elle considère la cuisine comme un acte de création et la dégustation comme un moment d’éveil. Pourtant, cette passion pour le goût s’accompagne d’une prise de conscience douloureuse : la nourriture n’a pas toujours été, pour elle, un simple plaisir.
Détruire la culpabilité
Il y a eu les privations extrêmes et la satisfaction paradoxale de voir son corps se réduire. Il y a eu les excès, ces « craquages » qui laissaient le ventre meurtri, suivis d’un retour à l’ordre implacable, marqué par la culpabilité et la tristesse. Ces cycles répétés ont laissé des traces indélébiles. Aujourd’hui, elle apprend à les apprivoiser. Mais ce qui l’attriste encore davantage, c’est de constater que ces schémas se reproduisent en silence autour d’elle. Des femmes qu’elle aime, jusqu’à sa propre petite sœur, perpétuent ces comportements alimentaires complexes et douloureux. Le jour où elle l’a vue à table, le cœur et les poings serrés, une évidence s’est imposée : si même entre sœurs, elles échouent à établir une relation saine et apaisée avec la nourriture, qu’en sera-t-il de leurs filles ? Et des générations après elles ?
En tant que photographe, femme, grande sœur et peut-être future mère, Anna Leonte Loron a voulu inverser cette dynamique. Elle a cherché à capturer des images de femmes qui mangent, seules ou entre sœurs, mais toujours pour elles-mêmes. Pour ne pas ignorer ce qu’elle observait et pour contribuer à la déculpabilisation du moment de nutrition.
Un dialogue entre les images et les mots
Le moment de nutrition est raconté dans Mangeuses, un livre où Lauren Malka explore les mécanismes collectifs qui ont conduit à cette relation ambivalente des femmes avec la nourriture. Anna Leonte Loron a épluché ce livre pour répondre à des problématiques qu’il soulevait. Par exemple, l’image joue un rôle déterminant dans le rapport des femmes à la nourriture. Dans l’imagerie populaire, les femmes sont souvent reléguées à la cuisine ou au service, mais rarement montrées en train de manger. Celles qui le font respectent les normes de la « féminité » en se contentant d’une feuille de salade ou sombrent dans une imagerie hypersexualisée lorsqu’elles dévorent un plat de pâtes. Les femmes qui mangent le font trop souvent pour le regard des autres, et non pour leur propre plaisir.
Côté coulisses, des femmes aussi se sont investies bénévolement pour faire avancer ce projet en lequel elles croyaient. Anna affirme : « À chaque fois que j’ai pitché ce projet, il y avait une forme d’ahurissement que les photos de femmes qui mangent n’existent pas.«