Artiste pluridisciplinaire, et figure emblématique de l’underground new-yorkais, qui aurait introduit l’avant-garde au hip-hop, Rammellzee reste pourtant un quasi-inconnu. Ami et collaborateur de Jean-Michel Basquiat, il a relié les sous-sols crades du métro au cosmos à travers un corps d’œuvre en visionnaire. Il est raconté au Palais de Tokyo, et on en profite pour le raconter aussi.
Une histoire raconte le bannissement de moines copistes qui, au Moyen-Âge, avaient développé une calligraphie tellement ornementée que le haut clergé ne pouvait plus la déchiffrer. C’était précisément ce qui obsédait Rammellzee : le pouvoir subversif d’un langage cryptique aux non-initiés, retrouvé dans l’art du graff, du hip-hop, et de bien d’autres médiums. Rammellzee pratiquait un art total : graffeur, peintre, sculpteur, théoricien, philosophe, performer, mais aussi rappeur, il était un véritable gourou de l’underground.
New-York, les métros et les crews de graff
Né le 15 décembre 1960 d’une mère afro-américaine et d’un père italien dans le Queens, à New-York, les graines de la créativité sont déjà plantés en lui. Le paternel de Rammellzee bosse à la sécurité du métro new-yorkais, ce qui rend l’accès aux rails d’autant plus facile pour le filou qui se met au tag dès l’adolescence. Dans les années 70, il se fait un nom dans les rues, en formant le TMK Crew (Tag Master Killers) avec Toxic, A-One et Kool Koor, qui deviendront, comme lui, des graffeurs précurseurs du street art américain.
Jean-Michel Basquiat, les Hollywood Africans, et « Beat Bop »
A la fin des années 70, le légendaire Fab 5 Freddy lui fait croiser la route d’un certain Jean-Michel Basquiat qui signe encore ses œuvres sous le pseudonyme de SAMO. Les deux artistes connectent, et forment avec Toxic le trio éphémère Hollywood Africans, pour contrer les clichés véhiculés par Hollywood sur les Afro-américains. De cette collaboration naitra un célèbre tableau éponyme de Basquiat, ainsi que “Beat Bop” un cultissime maxi de hip-hop, publié en 1983, produit et illustré par Basquiat lui-même. Dans ce morceau long de 10 minutes, Rammellzee déroule son style de voix nasal bizarroïde, qu’il baptise le “gangsta duck”, en compagnie du rappeur K-Rob.
En 1983, Rammellzee rompt avec Basquiat, au même moment où commence la relation du jeune artiste avec Andy Wharol, lui reprochant de se distancier de ses paris alors même qu’il profite d’un succès international. L’énigmatique figure commence à exposer à New-York et en Europe, et se retire à la fin de la décennie dans une sorte de loft-atelier-galerie, dans le quartier de Tribeca.
« C’était comme écouter Malcolm X sous acide »
Rammellzee se passionne du pouvoir des lettres, et va même jusqu’à inventer un alphabet pour s’affranchir du pouvoir des puissants, qu’il présente dans son traité du « futurisme gothique« . « Je n’en revenais pas des choses que Rammellzee disait, c’était (…) comme écouter Malcolm X sous acide ou quelque chose comme ça« , racontait à France Info Nick Taylor, un proche de Jean-Michel Basquiat qui figurait dans son groupe musical Gray. « C’était un peu menaçant, parce que ça dépassait l’afrocentrisme et parlait d’armures et de militarisme à un niveau cosmique. »
Le culte des « Garbage Gods »
L’écriture, mais aussi la sculpture : Rammellzee fabrique à la main de gigantesques masques, mi-chamaniques, mi-science-fiction, qu’il portait à chacune de ses performances. C’était une sorte d’hommage à ses « Garbage Gods« , ses Dieux Déchets, sculptures phosphorescentes et inquiétantes construite avec des babioles recyclés, auxquelles il a attribué une histoire et des pouvoirs. Rammellzee meurt en 2010, dans la ville qui l’a vu naître, à 49 ans.
Une rétrospective au Palais de Tokyo
Désormais, les « Garbage Gods » de Rammellzee sont visibles au Palais de Tokyo ! C’est la première rétrospective sur cet étrange artiste, et ça n’en est que la Face A ! Pour la Face B, rendez-vous à Bordeaux, au CAPC, en 2026.