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Emil Ferris : « Je veux rendre à l'Amérique son imagination ! »

Fauve d’Or du meilleur album à Angoulême 2019, la dessinatrice américaine de « Moi ce que j’aime c’est les monstres » sort ses griffes au Louvre ainsi qu’au Forum des Images, invitée du festival parisien Bédérama. Interview, bouh !

NBB

« J’ai l’impression d’avoir vécu toute ma vie dans un orphelinat, que j’étais la plus vieille de l’orphelinat, et qu’un jour des gens sont venus m’adopter », déclarait, l’hiver dernier, la dessinatrice américaine Emil Ferris, 57 ans, devant l’engouement suscité par son étrange et sidérant Moi ce que j’aime c’est les monstres (éditions Monsieur Toussaint Louverture), Fauve d’Or du meilleur album de bande dessinée à Angoulême 2019. Une récompense griffue, poilue, dentue, pour un tour de force lui-même assez monstrueux : 416 pages presque entièrement réalisées au stylo bille sur des dizaines de cahiers d’écolier reproduits tels quels, afin de peindre la vie et l’imaginaire de Karen Reyes, adolescente férue de créatures fantastiques, « croqueuse » de tableaux de maîtres, qui s’improvise détective privée en enquêtant sur le meurtre d’une mystérieuse voisine – qui, elle, a connu les maisons closes du Berlin des années 30, avant d’être déportée... Et ce n’est que le « livre premier » de ce premier roman graphique d’une magicienne autodidacte !

« À 10 ans, on m’a opérée pour réparer ma colonne vertébrale, raconte-t-elle à Libération. J’ai passé neuf mois le corps contraint par un corset qui pesait la moitié de mon poids. Je ne pouvais me rendre à l’école ou sortir de la maison. Alors, j’ai passé encore plus de temps à dessiner. C’était l’été à Chicago, il faisait atrocement chaud, et j’échappais à ce corps douloureux en projections astrales. Mon imagination prenait le relais. » Emil quitte le domicile familial à 16 ans, dort dans la rue, devient serveuse, sculpte les jouets de menus Happy Meal, crayonne pour un restaurant mexicain ou des couvertures de magazines chrétiens, mère célibataire qui fut longtemps femme de ménage. « On n’avait rien. Je me souviens de ce garage géré par une église, leurs bagels grignotés par des souris. Ma fille adorait trier les bagels à souris. Elle avait 4 ou 5 ans. Nous étions très pauvres, mais la vie était belle. » Mais le soir de son quarantième anniversaire, un moustique la pique et Ferris s’effondre. Après trois semaines de coma, elle souffre de méningo-encéphalite, provoquée par le (rarissime) syndrome du Nil occidental. Les médecins disent qu’elle ne marchera plus. Elle est paralysée. On la décrit comme une « forêt ravagée par le feu ». 

Mais... Emil scotche un stylo à sa main, s’inscrit (en fauteuil roulant) au Chicago Art Institute, obtient son diplôme et passe six ans à créer les 800 pages de Moi ce que j’aime… ouvrage refusé par quarante-huit éditeurs, publié par Fantagraphics en 2017, qui se vendra à 100 000 exemplaires en six mois, avec les louanges d’Art Spiegelman (Maus). 

NBB - Emil-Ferris-Self-Portrait-for-Chicago-Magazine

En attendant le « livre second » de ses Monstres, Emil Ferris sera cet automne en résidence au Louvre dans le cadre du festival de BD parisien Formula Bula, ainsi que l’une des invitées du festival Bédérama au Forum des Images de Paris le week-end prochain – au carrefour du cinéma et de la bande dessinée, en compagnie d’Emilie Gleason, Mathieu Sapin, Terreur Graphique, Ruppert et Mulot ou encore l’Italien Lorenzo Mattotti, qui présentera sa merveilleuse adaptation au cinéma du classique pour enfants de Dino Buzzati, La Fameuse invasion de la Sicile par les ours, en salles le 9 octobre. Grr !

Une émission imaginée et animée par Richard Gaitet, réalisée par Sulivan Clabaut avec l’aide de Mathieu Boudon et Tristan Guérin. Programmation musicale : Michael Liot. Traduction : Muriel Carpentier.

Bédérama, programme complet.

Formula Bula, programme complet.

Emil Ferris au Louvre.

NBB -emil-ferris-monsieur-toussaint-louverture_monstres_planches_simple_hd_11 (1)

Visuel de Une © Emil Ferris, autoportrait.

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