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Jonathan Safran Foer : autant en emporte la viande

Dix ans après son enquête sur les carnages de l’élevage industriel, l’écrivain américain revient avec un essai en forme d’alerte : « L’avenir de la planète commence dans notre assiette. » No meat today !

J’adore la bidoche. Par goût, mais peut-être et surtout par habitude familiale. Mes grands-parents, bouchers-charcutiers à la retraite, mettaient un point d’honneur à nous ravitailler en viande à peu près toutes les semaines. Et puisqu’ils ont connu, adolescents, l’Occupation et ses rationnements, ce temps sinistre de vaches maigres, il était inenvisageable pour eux, quand la paix fut revenue, de ne pas manger chaque jour du bœuf, du jambon, du poulet ou du poisson ; les jours de fête, tout cela tombait dans les assiettes dans des quantités pantagruéliques, avec forte incitation à se resservir. Il était incompréhensible pour eux de ne pas nous voir, mon frère et moi, embrasser goulûment ce régime carnivore, que nos parents n’ont d’ailleurs jamais remis en question – ma mère étant même un peu mal vue, presque excentrique à leurs yeux, quand elle passait son tour sur la blanquette ou les fruits de mer, alors qu’elle n’aime pas tellement ça et qu’elle est issue d’une famille nombreuse qui n’avait clairement pas les moyens d’offrir tous les jours un steak à tout le monde. 

« Par peur de manquer » dira-t-on, par chance aussi d’être nés au sein d’une classe moyenne qui pouvait se le permettre, on se rembourrait donc midi et soir de protéines animales, sans y réfléchir, peinards, ivres de sang et de jus de cuisson. J’étais certain, je le crois encore un peu, que cela expliquait ma grande taille et ma bonne santé, puisque toute cette barbaque ingérée quotidiennement pendant vingt piges, presque à tous les repas et longtemps après, a sous doute musclé mes défenses immunitaires en me donnant les joues rondes et le teint rose d’un gentil petit cochon. Pour mes proches, j’ai toujours été ce garçon au généreux coup de fourchette, l’ogre du barbecue, le kaiser des tartares, le roi rieur de la rillette, le Gargantua de la raclette, le Depardieu du couscous-brochettes. Et, sauf en cas d’envie soudaine de perdre du poids, j’étais à peu sûr que cela ne changerait jamais.

 

Faut-il manger les animaux ?

Et puis… en 2011, j’ai lu un long passage – rien qu’une tranche, huit ou dix pages à peine, pas même le livre entier – de l’enquête de l’écrivain Jonathan Safran Foer, publiée deux ans plus tôt, intitulée Faut-il manger les animaux ?, pour laquelle ce trentenaire new-yorkais a visité de nombreuses fermes d’élevage industriel, y compris de nuit, à l’insu des propriétaires, afin d’essayer de répondre à ces questions cruciales, ainsi résumées par Le Monde à la sortie de l’ouvrage : « Avons-nous le droit de faire souffrir et mourir des êtres vivants pour le plaisir, alors que notre survie n’est pas en jeu ? Pouvons-nous supporter sans honte la cruauté et les problèmes sanitaires qu’engendre cette recherche de profit frénétique ? »

 

 

 

Dans son livre, Foer décrit 33 000 poulets pataugeant dans leur propre merde, entassés côte-à-côte entre les quatre murs d’un enclos dégueulasse, avec pour chaque animal « l’espace d’une feuille A4 » et seulement quatre heures de sommeil quotidien, nourris automatiquement de médocs censés les empêcher de crever, avant – paradoxe – d’être abattus au bout de quarante-deux jours. Des oiseaux stressés, blessés, infectés, paralysés, difformes, contaminés par leurs excréments, auxquels on administre, histoire de masquer le parfum de caca, des « bouillons salés » que nous en sommes venus à considérer comme « l’aspect, l’odeur et le goût d’un poulet ». Cette volaille que nous trouvons au supermarché, dans nos sandwichs, sous la croûte panée de nos chers nuggets super-sympas.

Meat is Murder The smith

 

Et puis… le dérèglement climatique et la sensation d’effondrement généralisé est devenu le sujet ordinaire de nos conversations. Nous voici démunis, blêmes, face au péril environnemental mondial, présenté comme irréversible. J’entends que le geste le plus concret pour endiguer le problème serait de réduire notre consommation de viande. J’essaie d’y consacrer au moins un jour par semaine : zéro bidoche le lundi, sous n’importe quel forme, « meat free monday », comme le clame depuis des années mon héros Paul McCartney. Mais j’échoue, lamentablement, en partie à cause de mon éducation, en partie parce que je n’aime ni cuisiner ni faire le marché, en partie parce que je suis paresseux. Puisque c’est enraciné si profond dans mes habitudes socio-culturelles, au restaurant je commande machinalement une saucisse au couteau, au bar une planche de charcut’, tout comme j’attends Noël et son foie gras. Je crois également que je vais tomber malade, que je fais m’affaiblir si je me découvre une passion suspecte pour le quinoa, tout en rêvant en secret de délicieux fast-foods végétariens, pas chers, qui m’éviteraient d’acheter n’importe quoi au coin de la rue.

Lisa simpson No meat today
L'avenir de notre planète commence dans notre assiette

 

Et puis… dix ans après son livre sur les carnages de l’élevage industriel, Jonathan Safran Foer revient cet automne avec un nouvel essai autobiographique en forme d’alerte, au titre un peu rasoir, mais programmatique : L’avenir de la planète commence dans notre assiette (éditions de l’Olivier). Un bouquin bizarrement fichu, hybride, alternant souvenirs familiaux, métaphores historiques, tunnel de statistiques scientifiques catastrophiques, démonstration des liens limpides, naturels et dévastateurs entre ces déforestations qui nous indignent et ce bétail massacré que nous engloutissons avec de la moutarde à l’ancienne, et... plaidoyer habile pour un changement progressif de régime alimentaire. 

 

 

Foer prévient : « L’espèce humaine entière se menace d’un suicide de masse. Personne ne nous y force et nous avons le choix. Nous sommes en train de nous éliminer parce que choisir la mort est plus facile que de choisir la vie. Parce que nous croyons qu’un jour, un génie inventera une technologie miracle qui changera le monde, nous exemptant à transformer nos vies. Parce que le plaisir à court terme est plus séduisant que la survie à long terme. (…) Il faut faire quelque chose, nous disons-nous les uns aux autres, en attendant des instructions. (…) Nous attendons que nos voisins ou le gouvernement ou la Chine ou le Brésil ou le monde entier s’y mettent avant nous. Nous savons que nous choisissons notre propre fin, mais nous ne voulons tout simplement pas y croire. »

Jonathan Safran Foer

Cinq extraits de ce livre, que je crois important, seront lus dans cette émission. Pour lutter contre notre déni. Pour apprendre à dire au revoir, petit à petit et sans trop de regret, au hamburger, au kebab, aux sushis, au sauciflard ou à la tartiflette. Car, dit-il : « Si chacun de nous discute avec soi-même, nous bâtirons une maison commune. »

 

 

 

Une émission imaginée et animée par Richard Gaitet, réalisée par Lucile Aussel et Sulivan Clabaut avec l’aide de Tristan Guérin. Programmation musicale : Michael Liot, Sophie Marchand et Baptiste Artru. Voix additionnelles : Alexis Breton, Benoît Thuault et Marie Misset.

Visuels © Les Simpsons, Matt Groening © Éditions de L'Olivier © David Shankbone.

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DImanche 12H00-13H00

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